Savoir des mains, savoir de la peau, le Toucher Africain

SAVOIR DE LA PEAU, SAVOIR DES MAINS : L’ART DU TOUCHER AFRICAIN

 Le toucher, la plus ancienne forme de thérapie, est l’essence de vie, tant animale, que végétale et minérale. Pour l’africain la Terre est « Mère » ; la plante s’épanoui avec un toucher attentif, l’animal ronronne sous une caresse, pour l’être humain lui, c’est parfois se retrouver face à un inconnu et se voir dans son regard, se rencontrer dans son toucher, être en confiance. Une norme admise sans questionnement ; on ne cherche ni à comprendre ni à définir ; on vit tout simplement 

 En Afrique où l’Homme est tenu pour identique à la nature, le toucher devient instrument majeur du quotidien ; c’est une action d’immédiate réciprocité : quand on touche, on est touché aussi. Cet état, réveillé et établi depuis la prime enfance, ne laisse de place ni à la peur ni à l’équivoque. On ne triche pas avec l’authenticité du toucher. Selon Louis Vincent Thomas, dans « Mort africaine » :

 « La personne résulte de l’équilibre précaire et renouvelé d’une pluralité d’éléments… », d’où la nécessité d’un suivi permanent par le toucher.

 « L’équilibre de l’individu, inscrit dans la durée, ne peut se maintenir et atteindre sa plénitude que par la médiation du groupe », d’où l’importance du contact.

 L’insertion de l’individu dans le groupe, la nature, la culture, se fait par le rappel-contact et le non-verbal tout au long de sa vie. Le geste suffit à poser et il se dévoile dans la richesse de la symbolique sur un fond aromatique (incidence des encens) et sur la vague du rythme toujours présent (battement du cœur, battement de l’univers). Toucher vers soi, vers les autres, vers la nature ; des gestes qui disent :

« Je suis là, tu es là,
Tu existes, tu es important,
Je le reconnais, reconnais-le
 »

Des gestes qui consolent et disent :

« Aies confiance, lâche prise,
Accepte de vivre pleinement, maintenant »

 Le toucher africain qui ancre au corps la forme primordiale de vie, nourrit le corps, éveille l’esprit, fortifie les canaux pour que l’énergie puisse couler en continu ; ce toucher se conjugue en deux volets :

·        Toucher vertical : individu/ciel et terre

·        Toucher horizontal : groupe/nature et culture

 C’est le prix à payer pour l’accès à la connaissance par le corps, le prix à payer pour sortir du passif, revêtir la cape de l’action, celle de la condition humaine. Cet un art, issu des lois de la nature, prend racine dans l’inconscient collectif, plonge dans les tripes pour rayonner vers la peau et les mains dans le respect de soi.

 Indissociable de l’être et de son vécu, il a sa place partout où l’être se trouve. Plus que réponse à une cassure, c’est d’abord la prévention naturelle à toute cassure, tout déséquilibre. En effet, la notion de santé à l’africaine n’est pas une absence de maladie mais plutôt un état d’équilibre et d’harmonie.

  Harmonie physique : équilibre des fonctions organiques ;

  • Harmonie mentale : sentiment de bien-être et liberté intérieure ;
  • Harmonie spirituelle : sentiment de paix et sérénité.

 Le terme « massage », en tant que concept occidental, est trop restrictif pour contenir l’étendue des techniques manuelles telles que pratiquées dans la philosophie africaine ; il faudrait que MASSAGE devienne le « MAT du SAGE » ; la voie vers soi, vers l’autre ; la voie vers trois incidences primordiales du toucher :

1.      Toucher Cosmique : prendre contact avec la terre, le ciel, l’univers ; ce toucher assure l’intégration de l’être dans le monde des vivants, réactive la vie ; c’est la médiation entre le visible et l’invisible.

2.      Toucher Social : il préside à la création et à la consolidation du groupe et de la communauté et reste présent de forme linéaire dans le quotidien de tout être vivant, particulièrement dans celui de l’être humain. Inter action sociale, relationnel non verbal, cadeau réciproque, liens de vie, ce toucher, besoin élémentaire essentiel, évite et prévient toute rupture, consolide les ponts, véhicule l’information. Véritable connexion psycho-sociale, il est déterminant pour que l’individu s’exprime pleinement à chaque étape de sa vie.

3.       Toucher Individuel : dans le cadre des règles de solidarité, il a pour rôle d’apprivoiser, de calmer et de fortifier. Il réunifie et libère l’individu et lui permet l’appropriation de son propre corps, de son territoire, en établissant des ponts entre les différentes parties du corps physique.

 

Un tout entre tissus, organes, fonctions cérébrales ; un tout entre individus, communauté et cosmos, qui exorcise la mort de l’individu par le toucher du groupe. L’engrais du groupe se trouve dans la renaissance du Soi originel. Ne pas perdre l’équilibre primordial, l’enraciner ; éviter que la division naturelle ne devienne séparation, ce qui entraînerai blocages, faiblesse, maladie. Par le massage, éveiller le pouvoir naturel de guérison : énergie curative unifiée. Dans la cohérence du discours africain, on ne calme pas, on surmonte un état, une situation. En effet, placé dans des conditions favorables, l’organisme fonctionne bien et tout seul car l’Homme est un être intuitif dans un univers où tout est lié, et la guérison est un système qu’il faut activer dès les premiers instants de la Vie

 

Ici entre en jeu la Femme, dispensatrice de vie, maîtresse du toucher (matrice, sein, main) et du nourrir ; mains de femme qui sait, peau de femme qui sent ; mains qui découvrent, peau qui englobe. Femme qui sculpte l’être, qui assoit puissance, qui assure continuité, qui fonde la non mort. Par chaleur-vie, par saveur-vie, c’est la régénération, l’acquisition d’une famille indivise, l’acquisition du groupe par conscience de l’espèce : principes d’échanges, enrichissement, moyen de protection, de prévention pouvant activer la structure énergétique de l’être.

 En bref, les techniques manuelles africaines, qu’elles soient symboliques ou directes, définissent les limites et ouvrent les portes. C’est l’investissement de chacun dans la formation de la personne. Par ces techniques, il est possible de fonder l’ordre naturel, de lutter contre l’isolement et le désordre social, de nourrir le principe vital et d’éviter toute déperdition de force. Le toucher africain contrebalance la force du pouvoir et la force du savoir d’une part, et d’autre part, débarrasse le corps de toute impureté dans un changement progressif d’état, de rythme. Il a pour mission de maintenir l’équilibre holistique des corps de l’individu. C’est le premier facteur thérapeutique.

Avelina Merkel 

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avelina MERKEL

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